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« Abécédaire de David Boulanger » par Célia Ivoy-Lefrançois (Louviers, France)

Pline l’Ancien

« Abécédaire de David Boulanger » par Célia Ivoy-Lefrançois (Louviers, France)

A comme Autoportrait

Le mot n’est entré officiellement dans le dictionnaire en langue française que vers 1950. Mais c’est en Occident une pratique aussi ancienne que la peinture elle-même (on trouve des autoportraits parmi les lettrines des psautiers et des évangéliaires dès le XIè siècle). Le genre désigne le portrait de l’artiste par lui-même. Au musée des Offices à Florence, la collection commencée au XVIIè siècle par le Cardinal Léopold de Médicis sur le modèle des galeries de grands hommes de l’Antiquité est continuellement enrichie au cours des siècles. Elle rassemble à ce jour plus de mille autoportraits.
Souvent, l’artiste se représente au travail dans l’atelier, avec ses attributs : palette, botte de pinceaux ou porte-mine, canne, chevalet (Rembrandt, É.Vigée Lebrun, Picasso…) ; ou avec les emblèmes de la Peinture (Poussin -Autoportrait Chanteloup, 1650, Louvre). Parfois, c’est sa plastique qui le personnifie. Il se présente comme étant son œuvre : à 30 ans, Bram Bogart se peint palette et pinceaux en main (Autoportrait à la palette, 1949-1950, huile sur toile, Coll. Abraham van den Boogaart, Belgique) ; quarante années plus tard, dans les mêmes couleurs, mais épurées, son autoportrait est cette composition de paquets de pâte pigmentée ; l’artiste est son œuvre : Moi, 1989, technique mixte, Coll. Abraham van den Boogaart .

David Boulanger a l’audace de prêter ses traits aux quatre figures mythiques décrites par Pline l’Ancien et citées en exemple dès le XVIè siècle pour exalter l’excellence de l’art pictural : Parrhasios, Protogène, Apelle, Zeuxis ; sur eux se fonde la figure du peintre. David se représente aussi sous les traits de Courbet À la pipe, de Rembrandt Aux yeux écarquillés …
_Quel culot ! Est-ce qu’il se prend pour ces maîtres ?
_Mais aussi, pourquoi ne pas afficher une ambition d’excellence ?
Peut-être ce choix de superposer son image à celle des visages et de la plastique des grands artistes revient-il à se fondre, avec humilité, dans le glacis de la peinture…
Désir intense de fonder sa propre pertinence dans la permanence du désir de la peinture…

© Célia Ivoy-Lefrançois, Louviers, avril 2006
Extrait du Catalogue de l’Exposition Métamorphose pp.8-9,
Galerie La Cave d’Arts, Louviers

B comme Barbichette

Je te tiens, tu me tiens…
La ressemblance est l’un des paramètres du portrait et de l’autoportrait, genres censés restituer l’apparence – et le caractère – du modèle.
_Quand David Boulanger propose ses Autoportraits Au bonnet d’âne, À la cagoule, Au masque, Alexandre le Grand, Protogène, Parrhasios, Apelle, Zeuxis, Bonaparte, Égyptien, en Cyclope… qu’est-ce qui nous permet de le reconnaître ?
Le visage (forme des yeux, des sourcils, du nez, des lèvres) ? Le crâne ? La corpulence ? La posture ?

Non seulement David endosse la personnalité des grands peintres de l’Antiquité (dont nous n’avons pas la moindre idée de ce à quoi leur figure – et leur œuvre – pouvaient ressembler), mais, en plus, il s’affuble de bonnets, cagoules, masques, cheveux verts, rouges… Il y a même un Autoportrait siamois, et cet autre tableau –absurde – un Autoportrait sans tête !
_Alors, comment le reconnaîtrions-nous, sans cette barbichette insolente ? Ce serait donc ce trait, fiché au menton du portrait, qui rend pertinente l’appellation des tableaux ?
Ou bien, ces quelques poils, poils de barbe, poils de martre ou de petit gris, sont-ils l’indice qu’il s’agit encore de peinture, rien que de peinture ?
Comme si, abandonnant la virole métallique du pinceau, ils étaient venus se coller sur la couleur fraîche de la figure peinte…
Poils qui semblent une prothèse, puisque posés sur la surface de la toile, ils sont, dans ces portraits, les poils de la barbe peinte du peintre peint par lui-même.
Poil(s) à gratter… Affirmation de soi dans le temps même de l’effacement…
_Comment s’y reconnaître ?
Le premier de nous deux qui rira…

© Célia Ivoy-Lefrançois, Louviers, avril 2006
Extrait du Catalogue de l’Exposition Métamorphose pp.11-12,
Galerie La Cave d’Arts, Louviers

C comme Couleur

La photographie apparaît au milieu du XIXè siècle.
Très vite sa popularisation comme moyen de produire des images fidèles de la réalité fait perdre à la peinture le monopole de la représentation (en particulier le monopole du portrait qui est à cette époque le “pot-au-feu” du peintre).
De fait, la peinture va pouvoir s’affranchir du souci de la mimésis. La photographie est prodigieusement ressemblante, et, en un clin d’œil (il suffit d’appuyer sur le déclencheur) elle reproduit la réalité.
Cependant, jusqu’aux années 1950, c’est en Noir et Blanc que les images photographiques sont produites et diffusées. Il reste à la peinture à investir le domaine de la couleur.
Les impressionnistes, les fauves composent par la couleur. Matisse découpe ses figures à même la couleur (papiers gouachés). La peinture devient champ de couleur (Rothko, “color field”) et peut-être aussi champ de bataille de la couleur (Pollock). La peinture est couleur ; avec Yves Klein IKB 75, la couleur devient l’œuvre.

David Boulanger opère un écart qui semble un retour : ses toiles revêtent l’apparence du monochrome hollandais. Au XVIIè siècle les hollandais appelaient « banquet monochrome1 » ces « vies silencieuses » (natures mortes) proches de la « vanité », où le spirituel émane de la représentation du matériel (Pieter Claesz Nature morte à la bougie 1627, Willem Claesz Heda Nature morte au tabac 1637).

Dans la plupart de ses œuvres, David restreint sa gamme aux tons de terres.
_Pourquoi s’impose-t-il une telle contrainte ? Peut-être pour que la rigueur de la construction et la finesse des passages, que cette économie exige, conduisent le spectateur à apprécier comment le peintre modèle avec la lumière…
Mais cette ascèse qui est la sienne, peut-être procède-t-elle aussi d’un stratagème – une politesse – pour nous conduire, enfin, à regarder la peinture…

© Célia Ivoy-Lefrançois, Louviers, avril 2006
Extrait du Catalogue de l’Exposition Métamorphose pp.14-15,
Galerie La Cave d’Arts, Louviers

1 – Jean Leymarie La peinture hollandaise Éd. Albert Skira, Genève 1956, pp 75, 76 et 172, 173.

D comme Drame

Les premiers portraits de Rembrandt par lui-même (1627-1629) peints ou gravés (aujourd’hui désignés comme « autoportraits »), étaient au départ, selon Quentin Buvelot2 des Tronies.
Tronies est un mot néerlandais dérivé de l’ancien français Trogne : tête grotesque destinée à faire rire, n.f. , 1580 trongne de trugna mot gaulois signifiant “fausse apparence”. Les Tronies désignent, aux Pays Bas du XVIIè siècle, la représentation d’un certain type de personnages (jeune femme, vieil homme, soldat, roi oriental…) . Rembrandt utilisait son propre visage comme modèle pour des études de visages, des tronies (ainsi la suite d’eaux-fortes réalisées en 1630). L’étude des émotions, des sentiments exprimés par ces visages servait ensuite à des représentations historiques aux sujets puisés dans la Bible (Ancien et Nouveau Testament) et dans les épopées de l’Antiquité. Ainsi le peintre prenait place dans une hiérarchie des arts entérinée dès cette époque et pour au moins trois siècles…
_Ici, quelles émotions ces visages énigmatiques peints par David Boulanger ?
Pour quelle épopée, pour quel drame ? (Drame du bas latin, mot grec : “action”).
_Quelle action médite cette suite de personnages étranges ? De la galerie – exemplaire – des ancêtres illustres à cette théorie – burlesque – de figures hybrides, quel est le sens d’une telle assemblée de trognes ? De quels enjeux ce cortège immobile est-il la manifestation ? Qui regarde qui ?
Peut-être est-ce à nous, spectateurs, de le découvrir… Peut-être, comme un arrêt sur image, David Boulanger tend-il un miroir aux inquiétudes, aux mutations, aux aberrations, aux bouffonneries de notre temps…
À la surface du tableau-miroir, ou légèrement en retrait, pris dans le glacis qui fascine et qui tient à distance, voici le reflet-figure de la représentation : impalpable, mais présent, implacable. Quant à David, il répète : « Tout ceci n’est que de la peinture ! »

© Célia Ivoy-Lefrançois, Louviers, avril 2006
Extrait du Catalogue de l’Exposition Métamorphose p.23,
Galerie La Cave d’Arts, Louviers

2 – Conservateur au Mauritshuis de La Haye, cité dans DOSSIERS DE L’ART N° 61 Rembrandt par lui-même, oct. 1999, pp14-17.

Célia Ivoy-Lefrançois est chargée de développement culturel dans la ville d’Évreux, directrice de la galerie d’art contemporain La Cave d’Arts à Louviers et directrice du centre d’art Atelier d’A – Espace Hubert-Lefrançois (ALCA) à Gravigny.

À la croisée des esthétiques, ALCA propose des parcours artistiques singuliers et insérés dans les programmations régionales, nationales et internationales: Festival Normandie Impressionniste, Mois de l’Architecture contemporaine, Journées européennes du patrimoine, Rétrospective du peintre Gérard Fromanger, Années de la Chine et du Brésil… Ses activités se développent depuis 2011, à l’Atelier d’A – Espace Hubert Lefrançois, qui était un atelier d’architecte: expositions, spectacles, ateliers, conférences.
Entre 2003 et 2018: 15 ans = 105 artistes, 56 expositions, 25 concerts et spectacles, 20 conférences, tables rondes. Facebook

Galerie La Cave d’Arts
11 rue du quai
27400 Louviers

Atelier d’A – Espace Hubert-Lefrançois
128 avenue Aristide Briand
27930 Gravigny

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